Par le détroit d’Ormuz ne passent pas que des bateaux chargés de produits pétroliers, gaziers ou industriels. C’est aussi un goulet pour les engrais, en particulier pour deux des trois grandes familles de fertilisants : ceux à base d’azote (urée, ammoniac et leurs dérivés, gros consommateurs de gaz naturel), et ceux à base de phosphore.
Par Alexis Bienvenu, gérant et Michel Saugné, CIO

C’est pourquoi le blocage du détroit depuis six semaines – même si on peut espérer qu’il s’atténue prochainement – ne présage pas seulement des difficultés énergétiques immédiates, mais aussi des tensions alimentaires à retardement. Dans certains pays, la combinaison des deux perturbations pourrait aller jusqu‘à faire monter des tensions politiques telles que des conséquences imprévisibles en découleraient, à l’instar du ‘’Printemps arabe’’ de 2011, déclenché en partie par l’inflation des prix alimentaires dans le sillage de la crise de 2008[1]. Quelles sont aujourd’hui les économies particulièrement à risque de ce point de vue ?
L’analyse des vulnérabilités agricoles liées au blocage d’Ormuz fait ressortir en premier lieu l’Inde et le Brésil. Ces pays sont en effet des importateurs massifs d’engrais produits dans le Golfe persique. Selon la North Dakota State University[2], 54% des fertilisants azotés importés par l’Inde transitent par le détroit d’Ormuz, de même que 45% des importations brésiliennes d’urée, un composant essentiel pour les récoltes de ce géant agricole. Cette dépendance aux engrais du Golfe atteint même plus de 70% dans le cas de l’Australie – mais sa richesse la rend nettement moins vulnérable que les deux pays précédents.

Le soufre, sous-produit de l’industrie pétrolière, est une autre matière première à usage agricole produite en abondance dans le Golfe. Indispensable pour fabriquer l’acide sulfurique nécessaire à la production d’engrais phosphatés, le soufre transporté par bateau dans le monde provient presque pour moitié des pays du Golfe. La pénurie de cet ingrédient touche directement les grands pays producteurs d’engrais phosphatés tels le Maroc, premier exportateur mondial de produits phosphatés, ou encore la Chine. Non seulement l’agriculture locale en pâtit, mais le commerce extérieur de ces exportateurs d’engrais est également atteint, surtout dans le cas marocain, fortement dépendant de ces exportations.
Si les premiers pays touchés par ces perturbations sont des nations pauvres – en particulier, l’Inde, le Bangladesh, l’Égypte ou le Soudan[3] – les pays riches ne sont pas non plus à l’abri. Les États-Unis, par exemple, sont des producteurs importants d’engrais phosphatés, dépendants de la disponibilité mondiale en soufre. Mais surtout, si les rendements des grands pays exportateurs de produits agricoles baissent en raison de la diminution des quantités d’engrais utilisées, et si le coût des engrais augmente mondialement, l’ensemble de la planète finira par être concerné, directement ou indirectement. L’Europe, par exemple, qui importe massivement du soja et du maïs brésilien, pourrait pâtir des tensions sur ces denrées lorsqu’elle devra en acheter pour nourrir son bétail domestique.
À court terme, une gestion de crise devra être déployée pour aider les pays les plus touchés, souvent les plus faibles, faute de quoi des troubles politiques sont à craindre. À moyen terme, une nouvelle architecture des réseaux de dépendance aux engrais importés devra être esquissée, tout comme les approvisionnements européens en pétrole et en gaz l’ont été après le déclenchement de la guerre en Ukraine. L’Europe convoque ainsi une réunion le 13 avril pour esquisser un plan «engrais». À plus long terme, la constitution de réserves stratégiques d’intrants agricoles sera certainement évoquée, ainsi que la constitution d’une filière de production durable des engrais azotés. Les fertilisants ne sont en effet pas moins stratégiques – on le constate amèrement, avec l’Ukraine puis Ormuz – que les énergies fossiles.
Le blocage du détroit rebat ainsi les cartes de façon inattendue. Un nouveau chapitre de l’histoire de l’agriculture s’ouvre à l’occasion d’une guerre qui, à l’origine, n’avait aucune visée agricole – mais qui dès le départ sentait le soufre.
Rédaction achevée le 10.04.2026
[1] Food Security and Sociopolitical Stability, Oxford, 2013
[2] https://ageconsearch.umn.edu/record/396250?v=pdf
[3] Food and Agriculture Organization, 26.03.2026
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