Six mois après les frappes du 28 février, le détroit reste verrouillé et les pourparlers au point mort. La question n'est plus de savoir qui gagne, mais si quelqu'un peut encore gagner — et pourquoi Washington et Tel-Aviv ne mènent pas, en réalité, la même guerre.

Pourquoi maintenant, et pas depuis 46 ans?

L’abstention occidentale d’une intervention militaire formelle en Iran, de 1979 à 2025, n’a jamais été de la lâcheté: c’était un calcul, et un calcul juste. Quarante-six ans durant, l’Occident a préféré l’endiguement et la guerre hybride à l’affrontement direct, non par tendresse pour la République islamique, mais parce qu’aucun état-major n’a su répondre à la seule question qui compte: et après?

Nonante millions d’habitants, un plateau montagneux équivalent à trois fois la superficie de la France, un régime qui tire sa légitimité de l’agression extérieure et un goulet de trente-neuf kilomètres par lequel transitait le cinquième des hydrocarbures du monde.

Détruire l’Iran était possible ; le vaincre ne l’était pas. Ce n’est pas la même chose, et toute la guerre de 2026 tient dans cet écart.

Ce qui a changé en 2026, ce n’est pas l’Iran: c’est la lecture que Washington et Tel-Aviv ont faite de 2025. La guerre des Douze Jours avait été un succès technique éclatant. Les deux capitales en ont tiré la conclusion inverse de celle qu’il fallait : elles ont pris la facilité de détruire pour la preuve qu’il serait possible d’obtenir la victoire.

La coalition a décapité un État en pariant qu’un corps sans tête cesse de se battre. Mais il se bat autrement, voilà tout.

Confondre le mat et le pat

Le jeu d’échecs vient de l’Inde, mais c’est la Perse qui en a fait le shatranj et qui a donné au monde le mot par lequel une partie se termine : shah mat, le roi est sans ressource. Or le shatranj admettait une seconde manière de gagner, oubliée depuis — dépouiller l’adversaire de toutes ses pièces.

C’est précisément ce que la coalition a accompli. Base industrielle de défense rasée, programme balistique anéanti, guide suprême tué, réseau régional démembré: le roi est nu.

Mais dans la version du jeu qui se joue à Ormuz, le roi nu n’a pas perdu. Il lui reste un pion, un seul, et ce pion tient le commerce mondial avec un pat.

Et la différence ontologique du pat, entre le plus fort et le plus faible des adversaires, est que pour le fort le pat n’est pas une victoire, et que pour le faible il n’est pas une défaite.

Deux alliés, deux guerres

C’est ici que le raisonnement occidental se fissure, et la fissure ne se creuse pas entre l’Iran et ses adversaires: elle se creuse au sein de la coalition elle-même.

L’objectif israélien est négatif : empêcher. Empêcher la bombe, empêcher la reconstitution du programme balistique, empêcher le retour du Hezbollah au sud du Litani. Un objectif négatif a une propriété redoutable: il s’obtient unilatéralement, par la destruction, sans le consentement de l’adversaire. Il ne suppose ni signature, ni interlocuteur, ni fin.

L’objectif américain est positif: obtenir. Obtenir un moratoire vérifiable sur l’enrichissement, obtenir la réouverture du détroit, obtenir un texte à brandir. Or un objectif positif exige un partenaire vivant, légitime et capable de tenir sa signature, c’est-à-dire exactement ce que les frappes du 28 février ont supprimé. Washington a détruit la main qui devait signer.

À cette divergence de nature s’ajoute une divergence de calendrier. Tel-Aviv compte en décennies et en cycles de sécurité ; la durée ne lui coûte rien, elle lui profite : un Iran désarmé, sous blocus, sans programme et sans parrain régional constitue déjà l’état final recherché.

Washington, lui, compte en semaines et en sondages. Il y a des élections de mi-mandat en novembre, et un président qui demande à ses électeurs de s’habituer à un carburant durablement cher vient de faire, sans le dire, l’aveu stratégique de la campagne.

La politique intérieure achève de séparer les deux capitales. En Israël, la guerre soude une coalition et repousse les échéances judiciaires et électorales ; elle est un stabilisateur. Aux États-Unis, elle divise la base même qui avait porté le président au pouvoir sur la promesse de ne plus commencer de guerres au Moyen-Orient ; elle est un dissolvant. Le même mois de conflit renforce l’un et érode l’autre.

Téhéran, qui n’a plus d’armée formellement mais ses Gardiens de la Révolution, lit cette divergence mieux que personne. Refuser de négocier n’est pas de l’entêtement: c’est un pari sur l’horloge américaine, la seule des deux qui tourne. Et quand le vice-président américain reconnaît publiquement que les pourparlers avancent et reculent au gré des divisions du pouvoir iranien, il décrit surtout les siennes.

Des buts qui s’annulent

Reste le vice originel: nul n’a jamais défini les conditions d’une victoire américano-israélienne lors de cette intervention. Changement de régime, désarmement vérifié, réouverture du détroit? Ces trois buts sont mutuellement incompatibles. Nul n’obtient la coopération maritime d’un pouvoir qu’il s’emploie à abattre, ni la signature d’un régime auquel il refuse la survie. Une guerre dont les objectifs s’annulent entre eux ne peut, au mieux, produire qu’un pat.

Mais le contre-argument n’est pas nul: la coalition dira qu’elle a écarté définitivement la perspective d’un Iran doté de l’arme atomique, et qu’aucune décennie de sanctions ne l’avait obtenu. C’est vrai — et c’est précisément l’objectif israélien, atteint.

Mais un gain de non-prolifération payé par la fermeture d’un détroit stratégique, une inflation mondiale durablement haussière et l’installation d’un État hostile n’est pas une victoire américaine : c’est un transfert de coûts entre alliés.

À retenir

La leçon que le monde retiendra est ailleurs: une puissance moyenne privée de son armée peut encore tenir le commerce mondial à la gorge. Pékin et Moscou prennent des notes.

Le pat n’est pas le pire scénario de cette guerre: c’est son plafond.

Vercorin, le 17 août 2026

Influences et références

Alain Chouet — ancien chef du renseignement de sécurité à la DGSE

Alain Bauer — professeur en criminologie, Au commencement était la guerre

Gaston Bouthoul — fondateur de l’Institut français de polémologie, Le phénomène guerre

Raymond Aron — philosophe et sociologue, Paix et guerre entre les nations

Carl von Clausewitz — officier général et théoricien militaire prussien, De la guerre