Le taux minimal LPP est passé de 4% à 1,25% pendant que les marchés livraient 3,33% par an. Pour un même effort de cotisation, la rente varie du simple au double. Forum de la Prévoyance, IMD Lausanne, 1er septembre 2026.
Invitée au Forum de la Prévoyance pour passer en revue les réponses de nos voisins au vieillissement de la population, Séverine Arnold, professeure de sciences actuarielles à HEC Lausanne, a terminé par une remarque très factuelle:
«Ce qui manque aujourd’hui à la Suisse, c’est une étude actuarielle solide sur la santé financière de nos assurances sociales.»
Ailleurs, un actuaire en chef rattaché au gouvernement suivrait le système en continu. Ici, dit-elle, «nous disposons certes de rapports, mais ils offrent souvent une vision partielle». Et l’on ne peut pas «regarder juste une année à l’avance»: il faudrait se projeter à cinquante ans.
Sa remarque visait l’AVS. Elle vaut davantage encore pour le deuxième pilier. Car une projection de la prévoyance professionnelle à cinquante ans devrait commencer par un chiffre dont personne ne débat en public: quel rendement attend-on des marchés financiers? Ce rendement porte un nom dans le vocabulaire des caisses: «le tiers cotisant», troisième contributeur du système à côté du salarié et de l’employeur. Dans l’AVS, financée par répartition, il ne joue qu’à la marge, par le fonds de compensation. Dans le deuxième pilier, il joue tout.
Ce que deux paramètres font à une rente
Prenez un indépendant ou un patron de PME de 45 ans qui verse 20’000 francs par an à sa caisse, part employeur et part employé confondues. Sur vingt ans, 400’000 francs de cotisations. Voici sa rente, selon la rémunération servie sur son avoir et le taux de conversion appliqué le jour de son départ.

Chaque demi-point de taux de conversion perdu ampute la rente de 9 à 11%, quel que soit le capital. Chaque point de rémunération supplémentaire en ajoute de 160 à 340 francs par mois. Et les deux mouvements se compensent presque exactement: suivez les cases brunies, 2 029, 2 047, 2 052, 2 038, quatre combinaisons radicalement différentes pour la même rente à vingt-trois francs près. Un point de rendement annuel annule un demi-point de taux de conversion.
La diagonale opposée dit le reste. Rémunéré à 1% et converti à 4,0%, l’assuré touche 1 475 francs par mois; rémunéré à 5% et converti à 5,5%, il en toucherait 3’140. Plus du double, pour un effort de cotisation identique. Rien dans cet écart ne dépend de lui, ni de l’âge légal de la retraite, ni du taux de TVA, c’est-à-dire des deux seules variables dont le pays débat.
Ce que les marchés ont réellement livré
Reste à savoir de quel rendement on parle. Les indices Pictet LPP, calculés sur des allocations types de caisses de pension suisses, donnent une réponse publique.

Vingt-six ans, éclatement de la bulle internet, crise de 2008 et année 2022 compris. Une allocation à 40% d’actions a rapporté 3,33% par an, une allocation à 60% d’actions 3,83%. Cent francs placés en 2000 en valent aujourd’hui 239 et 273. La fenêtre n’est d’ailleurs pas flatteuse: elle démarre au sommet de la bulle internet, ce qui tire l’annualisée vers le bas.
Reportez ces chiffres sur le tableau 1. La ligne à 3% n’est pas une hypothèse d’école: c’est le résultat historique d’une allocation comparable à celle de la moyenne des caisses suisses. La ligne à 1 % ne l’est pas davantage, c’est le taux d’intérêt minimal LPP lui-même. Il était de 4% de 1985 à 2002. Il est tombé à 1% de 2017 à 2023. Il est à 1,25 % depuis 2024.
On objectera que les deux chiffres ne sont pas comparables: l’indice est brut de frais, et le minimum légal n’est qu’un plancher que beaucoup de caisses dépassent. L’objection est fondée, et elle a sa réponse. D’abord parce que la loi elle-même indexe ce plancher sur les marchés: l’art. 15 al. 3 LPP charge le Conseil fédéral de le fixer en tenant compte du rendement des placements usuels : obligations de la Confédération, actions, obligations et immeubles (art. 12 OPP 2). Le minimum n’est donc pas un chiffre arbitraire: c’est une lecture officielle de ce que les marchés rapportent. Ensuite parce que la même disposition impose un arbitrage explicite entre assurés actifs et rentiers.
Où est passé l’écart?
Trois postes l’absorbent. Les frais: de gestion de fortune, que la directive CHS PP D-02/2013 oblige à publier sous forme de TER, et d’administration. La constitution des réserves. Et un troisième dont on parle beaucoup moins.
Le taux de conversion minimal légal est de 6,8% (art. 14 LPP). Le taux actuariellement correct, compte tenu de l’espérance de vie et des taux d’intérêt actuels, ressort autour de 5,0%. L’écart n’est pas une erreur de calcul : c’est une promesse non financée. Sur un avoir de 500’000 francs converti à 6,8%, la rente promise est de 34 000 francs par an ; il en faudrait 680 000 pour la servir sans perte. Il manque donc 180’000 francs, 36% du capital, à chaque départ à la retraite.
Qui les paie? Aucune cotisation n’est prévue pour cela. La caisse comble le trou en créditant aux assurés actifs un intérêt inférieur à ce que sa fortune a rapporté. La redistribution des actifs vers les rentiers ne prend donc pas la forme d’un prélèvement visible sur une fiche de salaire: elle prend la forme du taux crédité.
Une précision s’impose, et elle renforce le constat plutôt qu’elle ne l’atténue. Le taux de 6,8% ne vaut que sur la part obligatoire de l’avoir. En pratique, les caisses appliquent un taux enveloppant: sur un avoir de 46’ 000 francs dont 300’000 relèvent du minimum LPP, un taux enveloppant de 5,8% donne 26’680 francs de rente, alors que le minimum légal ne garantit que 20’400 francs sur la seule part obligatoire. La baisse des rentes s’est donc opérée là où la loi ne dit rien, sur le surobligatoire.
Le déséquilibre est là, et il est réglementaire. La loi encadre étroitement la baisse visible: en découvert, une caisse ne peut descendre de plus de 0,5 point sous le taux minimal, et pour cinq ans au plus (art. 65d al. 4 LPP). Mais rien n’encadre la décision de créditer 1,25% lorsque la fortune en a rapporté davantage. Le levier réglementé est le petit; le grand est libre. Et c’est le grand qui décide du montant de votre rente.
Un allié capricieux, et c’est justement le sujet
Ces mêmes indices LPP Pictet donnent raison aux sceptiques sur un point. Une allocation à 60% d’actions a perdu 14% en un seul trimestre, et sa volatilité annualisée approche 9%. Bâtir une promesse sociale là-dessus paraît téméraire, et c’est l’objection que l’on oppose invariablement au deuxième pilier.
Sauf qu’elle se trompe d’échelle. Sur un an, le rendement est ingouvernable; sur une carrière de quarante ans, il a été remarquablement régulier, trois krachs compris. C’est le raisonnement même de Séverine Arnold: on ne peut pas «regarder juste une année». La volatilité n’est pas un argument contre l’hypothèse de rendement, elle est la raison de l’écrire, de la tester, et de dimensionner en conséquence les réserves qui absorbent les mauvaises années.
Ce que font les autres, et ce que nous faisons sans le dire
Les tableaux présentés au Forum montrent nos voisins en mouvement. Le Danemark vise 70 ans en 2040, les Pays-Bas ont branché leur âge de référence sur l’espérance de vie, la Suède ira à 68 ans pour les générations nées dès 1967. La Suisse, elle, achève seulement l’harmonisation à 65 ans et n’a rien d’autre au programme. «La Suisse avance gentiment et doit convaincre la population pour faire des réformes», observe Séverine Arnold.
La piste qu’elle juge la plus pertinente est ailleurs: substituer la durée de carrière à l’âge.

La dernière ligne devrait retenir votre attention. Le critère existe déjà chez nous, quarante-quatre années de cotisation ouvrent une rente AVS complète, mais il ne joue que sur le montant. Celui qui a commencé à 18 ans attend exactement le même jour que celui qui a commencé à 28. «On sait que l’espérance de vie diffère selon le milieu socio-économique et le niveau de formation», rappelle Séverine Arnold: «à mes yeux, ce serait une solution plus équitable sur le plan social.» L’outil n’est pas à inventer, il est à activer. Ce serait aussi plus cher et dans un système par capitalisation, cette générosité ne peut venir que du rendement des marchés financiers.
Reste le levier le plus intéressant: l’ajustement automatique. La Suède réduit l’indexation des rentes et l’intérêt crédité aux actifs dès que son ratio de solvabilité passe sous 100%; le Canada relève les cotisations et gèle les rentes trois ans; l’Allemagne ajuste les deux selon le ratio de dépendance. Or le deuxième pilier suisse en applique déjà un, sans l’avoir jamais écrit. Chaque caisse abaisse son taux technique et son taux de conversion quand ses hypothèses de rendement se dégradent: c’est très exactement le mécanisme suédois, à ceci près qu’il n’obéit à aucune règle commune. Le conseil de fondation décide, sur recommandation de son expert et sous surveillance, la responsabilité est donc assumée, mais caisse par caisse, sans projection partagée ni seuil annoncé à l’avance. Là où la Suède a inscrit le déclencheur dans la loi, nous laissons plus de mille décisions séparées produire le même effet.
Thomas Boyer, directeur général du Groupe Mutuel, l’a résumé en une phrase:
«On n’a pas repoussé l’âge de la retraite, on a réduit les rentes.»
L’objection qu’il faut affronter
Écrire une hypothèse de rendement officielle n’est pas sans danger, et il serait malhonnête de le taire. Un taux béni par l’État devient un objet politique : on se battra pour le relever quand il faudra promettre davantage, et pour l’abaisser quand il faudra justifier une coupe.
L’argument ne tient pourtant pas la comparaison. Nous n’avons pas le choix entre une hypothèse politisée et pas d’hypothèse du tout : nous en avons déjà des milliers, prises séparément, invisibles, jamais confrontées. Le choix est entre un chiffre discuté publiquement et un millier de chiffres décidés en silence. Le premier est contestable; le second n’est même pas discutable.
Un allié qu’on refuse de chiffrer
Le 29 novembre, le peuple suisse se prononcera sur une hausse de la TVA de 0,4 point, de 8,1% à 8,5%, pour financer la treizième rente AVS. Le sondage MIS Trend réalisé pour Le Temps et présenté au même Forum donne 44% de favorables et 43% d’opposés. Le débat portera sur les deux variables visibles: l’âge et l’impôt. La troisième variable, la performance escomptée du tiers cotisant restera hors champ.
Elle a pourtant déjà répondu. Le tiers cotisant n’est pas un allié en devenir: il a livré 3,33% par an pendant vingt-six ans, et il finance depuis toujours la part sociale du deuxième pilier, la longévité, les rentes promises au-delà du calcul, les réserves qui absorbent les mauvaises années. C’est le seul contributeur du système qui n’ait jamais fait grève, et le seul dont personne n’écrive ce qu’on attend de lui.
Le reconnaître ne coûterait rien : ni une hausse de cotisation, ni un point de TVA, ni une année de travail supplémentaire. Il suffirait de l’analyse actuarielle que réclame Séverine Arnold, une hypothèse posée, testée sur cinquante ans, et assumée. Tant qu’elle n’existera pas, nous débattrons de l’âge et de l’impôt pendant que chaque conseil de fondation tranchera seul la seule question qui décide vraiment du montant des rentes.
David Perregaux, Vercorin, le 3 septembre 2026