La révolution IA n’en finit plus d’animer les marchés et de soutenir la croissance économique. Les investisseurs ont toutefois peu à peu changé de véhicule pour s’y exposer.
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et Michel Saugné, CIO

Exit les géants de la technologie – les fameux 7 Magnifiques – plébiscités pendant des années, place à leurs fournisseurs, en particulier ceux opérant dans les segments des semi-conducteurs et de la mémoire. De quoi alimenter la folle envolée du marché sud-coréen, portée par Samsung et SK Hynix, ou la renaissance d’anciens leaders, comme Intel, dont le cours de Bourse a bondi de près de 500% en un an. Mais dans l’ombre des champions américains et asiatiques, une autre bande bat des records : celle des semi-conducteurs européens!
Avec une progression de 127% depuis le début de l’année, le Stoxx Europe Total Market Semiconductors éclipse sans coup férir les 81% de son concurrent américain, le célèbre Philadelphia Semiconductor ou SOX[1]. Au sein de l’indice européen, certaines performances sont encore plus impressionnantes. Vous avez aimé le Coréen SK Hynix et ses +246% depuis le début de l’année? Vous adorerez le Français Soitec et ses +758%! Samsung s’envole de près de 150% cette année ? STMicroelectronics, groupe franco-italien, bondit de plus de 167%.
Ces performances sont en réalité en trompe-l’œil et tiennent moins de la découverte miraculeuse que du rattrapage brutal. Avant de connaître un retour en grâce, entamé en fin d’année dernière, STMicroelectronics avait en effet chuté de plus de 60% depuis ses niveaux de l’été 2023, plombé par sa forte exposition à un secteur automobile brinquebalant. Le passif est encore plus lourd pour Soitec, qui s’était effondré de 90% depuis son point haut de 2021, sur fond de dégonflement de la valorisation et de contre-coup d’un surstockage de ses clients. Les marchés n’ont donc pas soudainement découvert des pépites ignorées du Vieux Continent. Ils ont revalorisé – brutalement et peut-être avec excès – des dossiers presque rayés de la carte, dont on redécouvre soudainement qu’une partie de l’activité est cruciale pour le déploiement de l’IA.

Du côté de STMicroelectronics, le rebond n’efface pas la question des marges et de l’exposition au cycle automobile. Mais la connectivité optique, la conversion de puissance et les composants d’infrastructure thermique – autant de technologies permettant aux centres de données de communiquer, d’être alimentés et de mieux gérer leur consommation – sont vus comme des relais de croissance importants. Le cas de Soitec est encore plus parlant. Alors que les connexions courte distance à l’intérieur des centres de données – entre serveurs, cartes, GPU, mémoires – sont encore largement électriques, elles pourraient progressivement basculer vers l’optique, pour des raisons de coût en énergie, de débit et de risque de surchauffe. Dans ce cas, Soitec serait un fournisseur essentiel en amont de la chaîne de production, grâce à son avance technologique sur les substrats photoniques[2], briques clés pour permettre ces connexions optiques.
On pourrait également citer le cas de l’Allemand Infineon, dont les puces de puissance contribuent à rendre l’alimentation énergétique des centres de données plus efficiente et pilotable; ou celui de BE Semiconductor, spécialiste néerlandais de l’optimisation de l’assemblage des puces et mémoire, qui permet de réduire la consommation d’énergie et d’augmenter les débits. Si elle est largement noyée au sein des grands indices boursiers qui peinent à suivre le rythme de leurs homologues américains ou asiatiques, la technologie européenne n’a pas à rougir face à ses concurrents mondiaux.
Alors que l’histoire de l’IA s’est longtemps écrite sur les marchés au travers de quelques noms adorés des investisseurs, ceux-ci s’aperçoivent à présent que l’industrie des semi-conducteurs, dont dépend la croissance de l’IA, est bien plus complexe et implique de nombreuses dépendances critiques. En 2026, le marché redécouvre que beaucoup d’entre elles passent encore par l’Europe.
Rédaction achevée le 29.05.2026
[1] Toutes les performances sont exprimées dividendes réinvestis, en devise locale, et arrêtées au 28.05.2026.
[2] Un substrat photonique peut être vu comme un circuit imprimé, mais pour des signaux optiques plutôt qu’électriques : une plaque de base ultrapure, généralement en silicium, sur laquelle on fabrique des composants capables de guider, moduler ou détecter de la lumière.
Ces données et opinions de LFDE, ainsi que les valeurs et secteurs mentionnés, sont fournis uniquement à titre d’information et, de ce fait, ne constituent ni une offre d’achat ou de vente d’un titre ni un conseil en investissement ni une analyse financière. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures et ne sont pas constantes dans le temps.