Le grand tri commence

La semaine dernière a confirmé un basculement de ton sur les marchés. L’appétit pour le risque n’a pas disparu, mais il devient plus sélectif. Après avoir porté une grande partie du premier semestre, les valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs montrent leurs premiers signes de fatigue. Le mouvement ne suffit pas encore à parler de retournement, mais il rappelle que même les mégaforces de marché connaissent des phases de digestion. Le pétrole, lui, a brutalement perdu son pouvoir anxiogène à court terme: le Brent et le WTI se dirigent vers une baisse hebdomadaire d’environ 8%, avec un Brent autour de 72,60 USD et un WTI près de 70 USD, à mesure que le marché mise sur la reprise progressive des flux dans le Golfe.

Cette détente énergétique soulage les anticipations d’inflation, sans régler le problème de fond. Aux États-Unis, le PCE de mai a progressé de 0,4% sur un mois et de 4,1% sur un an, un chiffre légèrement inférieur aux attentes, mais qui marque tout de même un dépassement des 4% pour la première fois depuis trois ans. L’accord entre les États-Unis et l’Iran réduit le risque de spirale pétrolière, mais l’inflation reste installée au-dessus de la cible de la Fed. Les marchés anticipent désormais une première hausse de taux en septembre, tandis que Bank of America envisage trois relèvements de 25 points de base en 2026.

Le paradoxe de l’IA reste donc entier. À long terme, elle promet des gains de productivité. À court terme, elle alimente un cycle d’investissement massif, coûteux, gourmand en puces, en énergie, en data centers et en capitaux. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’IA est une bulle ou une révolution. Elle devient un facteur macroéconomique à part entière, capable de soutenir la croissance, de compliquer le travail des banques centrales et de concentrer la dynamique bénéficiaire mondiale sur un nombre restreint d’acteurs.

En Europe, notre portefeuille recule de -4,07% sur la semaine, contre 0,06% pour le STOXX Europe 600, avec Iberdrola en hausse de 4,13%, ASM International en baisse de -11,11% et Indra Sistemas en repli de -14,78%. Cette contreperformance s’inscrit dans un environnement de rotation brutale, où les valeurs liées à la technologie et aux semi-conducteurs ont commencé à subir des prises de bénéfices après un semestre très porteur. Le Vieux Continent conserve pourtant plusieurs moteurs structurels: défense, électrification, énergie, infrastructures et valorisations moins tendues que celles de Wall Street.

Iberdrola a bénéficié d’une actualité favorable. Le groupe espagnol et BP ont obtenu l’approbation du ministère espagnol de la Transition écologique pour la réallocation à Castellon d’un financement allant jusqu’à 211 millions EUR, issu du programme européen IPCEI Hy2USE. Le projet, complété par 15 millions EUR du fonds NextGenerationEU, doit permettre d’accroître la production d’hydrogène vert dans la raffinerie de BP à Castellon, avec un démarrage attendu avant fin 2026. À terme, l’installation doit devenir la plus grande usine d’hydrogène vert d’Espagne.

Dans la défense, l’actualité a été dominée par l’annonce de l’introduction en Bourse de KNDS. Le fabricant des canons Caesar prévoit de lever 15 milliards EUR, ce qui en ferait la plus grande IPO européenne de l’année. L’opération, rendue possible par la prise de participation de 40% du gouvernement allemand, illustre la transformation du secteur de la défense en véritable thème d’investissement stratégique. Indra, de son côté, a remporté un contrat auprès de Fintraffic ANS pour déployer en Finlande le premier centre mondial de contrôle aérien à distance multi-aéroports, mais le titre a été lourdement sanctionné en Bourse.

Ailleurs, ABB a annoncé l’acquisition du norvégien Høglund dans l’automatisation marine, Nordex a avancé sur le parc éolien Pestera II en Roumanie et Rio Tinto a confirmé son ambition de tripler sa production de lithium d’ici 2028. Prosus a également animé la semaine avec un investissement de 400 millions EUR dans Alan et le lancement de ToqanClaw, une plateforme d’IA sans code destinée à ses partenaires. L’Europe reste donc riche en dossiers industriels, mais la sanction sur ASM International rappelle que le marché devient beaucoup plus exigeant sur les segments déjà très valorisés.

Aux États-Unis, notre portefeuille progresse de 0,17% sur la semaine, contre -1,59% pour le S&P 500, porté notamment par Instacart, en hausse de 7,21%, et Okta, en progression de 7,19%, tandis que CME Group recule de -9,87%. Cette résistance relative intervient alors que Wall Street traverse une phase plus délicate. Les méga capitalisations technologiques et les valeurs liées à l’IA commencent à caler, pénalisées par la hausse des coûts des composants, la défiance envers les dépenses d’investissement toujours plus élevées et le retour d’un risque monétaire plus contraignant.

L’économie américaine reste solide, trop solide peut-être pour permettre un assouplissement rapide. L’inflation PCE de mai, à 4,1% sur un an, est ressortie légèrement sous les attentes, mais elle demeure très au-dessus de la cible de 2% de la Fed. La chute du pétrole réduit le risque inflationniste immédiat, mais les services restent sous pression, les prix alimentaires pourraient être affectés par les pénuries d’engrais liées au conflit, et les coûts technologiques progressent avec le boom de l’IA. Dans ce contexte, le nouveau président de la Fed, Kevin Warsh, a adopté un ton ferme, alimentant les anticipations de hausse de taux en septembre.

Du côté des entreprises, Micron a cristallisé toutes les contradictions du moment. Le groupe a publié des résultats spectaculaires, porté par la pénurie de puces mémoire, avec une marge brute de 85%. L’action a bondi de 16% jeudi et affiche une progression de 325% depuis le début de l’année. Mais cette profitabilité exceptionnelle a un revers : Apple et Microsoft ont annoncé des hausses de prix pour compenser le renchérissement des mémoires, ce qui nourrit la crainte d’un cycle IA plus coûteux que prévu.

Dell Technologies a poursuivi son offensive dans l’infrastructure IA avec le serveur PowerEdge XE8812, conçu avec NVIDIA et capable de supporter jusqu’à 144 GPU par rack grâce à un refroidissement liquide direct. Instacart a lancé un flux vidéo immersif permettant d’acheter des produits liés à des recettes depuis les vitrines des détaillants. ServiceNow a multiplié les partenariats, notamment avec Inspira Enterprise et ID.me. CME Group, malgré ses projets de dérivés sur le vent et l’analyse rassurante de RBC sur les perpetuals, a souffert d’inquiétudes concurrentielles. Enfin, Paychex a publié des résultats supérieurs aux attentes, mais ses perspectives 2027 plus modérées ont été sanctionnées.

En Asie-Pacifique, notre portefeuille recule de -3,86% sur la semaine, contre -5,36% pour le MSCI AC Pacific, avec une forte progression de Fujikura, en hausse de 18,79%, mais des replis marqués de Zijin Mining, à -13,16%, et CMOC Group, à -21,55%. La région reste au centre du cycle mondial de l’IA, mais elle illustre aussi la nervosité grandissante autour des matières premières, des semi-conducteurs et de la demande chinoise. Les indices asiatiques ont été très dispersés, entre euphorie technologique au Japon et en Corée, et prudence persistante à Hong Kong.

Le choc positif est venu de Micron, dont les résultats ont relancé jeudi l’appétit pour les valeurs asiatiques liées aux puces mémoire. Le KOSPI a bondi de 5,4%, soutenu par Samsung Electronics et SK Hynix, tandis que le Nikkei 225 a gagné 4,6% pour atteindre un nouveau sommet historique à 72 366,34 points. Advantest a mené le mouvement au Japon avec une hausse de 15,1%, dans le sillage du regain d’intérêt pour l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs. Le partenariat annoncé entre Advantest et OpenLight dans la photonique sur silicium renforce cette thématique, avec l’objectif de développer des solutions de test à haut volume pour les interconnexions optiques destinées aux data centers et aux réseaux à haut débit.

La Chine a envoyé un message plus contrasté. Le Hang Seng a reculé de 1,4% et le Hang Seng TECH de 1,6%, pénalisés par les plateformes de commerce électronique comme Alibaba, Tencent et Meituan, dans un contexte de faiblesse de la consommation intérieure. Tencent a toutefois poursuivi sa stratégie IA avec le test de Xiaowei, un agent intégré à WeChat capable de commander des repas ou de réserver des VTC. Le groupe examine aussi certaines participations minoritaires dans des studios japonais, dont Marvelous, selon des critères d’adéquation stratégique et de synergies opérationnelles.

Leapmotor International, coentreprise entre Stellantis et Leapmotor, a inauguré un atelier d’assemblage de batteries en Espagne, près du futur site de production de CATL. L’installation doit fournir environ 65 000 modules, avec une capacité maximale proche de 100 000 unités. Cette montée en puissance s’inscrit dans une offensive plus large des constructeurs chinois en Europe, alors que les ventes de Leapmotor ont bondi de 465,1% en mai sur le marché européen.

Cette semaine s’est ouverte sur un marché plus fragile qu’il n’y paraît. Les grands thèmes du premier semestre restent en place, mais leur lecture devient plus exigeante. L’intelligence artificielle continue de structurer les flux, les anticipations de bénéfices et les dépenses d’investissement, mais les investisseurs ne se contentent plus d’acheter le récit. Ils veulent désormais mesurer son passage dans les comptes : marge opérationnelle, free cash-flow, retour sur capital investi, discipline bilancielle, trajectoire des coûts énergétiques et capacité des clients à absorber les hausses de prix.

Le premier enjeu sera macroéconomique. Après un PCE de mai à 4,1% sur un an, les marchés devront intégrer l’idée d’une Fed durablement restrictive. La chute du pétrole allège la pression immédiate, mais elle ne suffit pas à effacer cinq années d’inflation supérieure à la cible. La perspective d’une hausse de taux en septembre, renforcée par le discours ferme de Kevin Warsh, devrait continuer à peser sur les valorisations les plus exigeantes. La liquidité estivale, traditionnellement plus réduite, pourrait amplifier les rotations et les prises de bénéfices.

Le deuxième enjeu sera microéconomique. La saison des résultats du deuxième trimestre approche, et les réactions de marché compteront autant que les publications elles-mêmes. Les semi-conducteurs resteront au centre de l’attention après les chiffres spectaculaires de Micron et avant les résultats d’ASML attendus le 15 juillet, où le marché guettera la confirmation d’un carnet de commandes potentiellement plein pour 2027. Les hyperscalers seront également surveillés, car Microsoft, Meta, Alphabet et Amazon ont déjà perdu de l’ordre de 10% à 20% depuis le début du mois, sous l’effet des inquiétudes sur la hausse continue des capex.

L’agenda des sociétés à suivre restera dense. En Europe, la première cotation de KNDS début juillet constituera un test important pour l’appétit des investisseurs envers la défense. En Espagne, Iberdrola et BP devront continuer à préciser l’exécution du projet d’hydrogène vert de Castellon. En Asie, l’attention restera portée sur Tencent, Leapmotor, CATL, Advantest, Samsung Electronics et SK Hynix. Aux États-Unis, Dell, ServiceNow, Instacart, CME Group et Paychex fourniront des indications utiles sur la demande réelle, les coûts et les modèles économiques dans un marché qui ne pardonne plus les promesses trop vagues.