La semaine où les taux ont repris la main

La vigueur de l’économie américaine peut devenir un problème lorsqu’elle ranime les tensions sur les taux. Les créations d’emplois de mai ont largement dépassé les attentes, à 172’000 postes contre 85’000 anticipés, tandis que les révisions des mois précédents ont ajouté 93’000 emplois supplémentaires. Les offres d’emploi JOLTS sont remontées à 7,62 millions, au plus haut depuis un an, et l’ISM manufacturier a progressé à 54, son meilleur niveau depuis mai 2022. Le ralentissement redouté au printemps n’a donc pas eu lieu: le marché du travail reprend de la traction.

Wall Street a inscrit de nouveaux records en milieu de semaine, mais la chute du Nasdaq 100 vendredi, pénalisé par les valeurs liées à l’IA, a montré la fragilité d’un marché concentré. Les bénéfices attendus du S&P 500 progressent encore fortement, mais la hausse repose sur un nombre limité de mégacapitalisations. La semaine a donc marqué un glissement: la peur d’une récession immédiate cède la place à celle d’une économie trop ferme, de taux longs plus hauts et de valorisations exigeantes.

Notre portefeuille Europe a reculé de -2,54% sur la semaine, contre -0,50% pour le STOXX Europe 600, avec la bonne tenue de Ionos, en hausse de XX%, mais aussi les replis marqués de Pan African, à -22,73%, et Friedrich Vorwerk, à -13,69%. La semaine européenne a été dominée par deux thèmes: la souveraineté technologique et le retour d’une sélectivité brutale sur les dossiers les plus exposés aux attentes élevées.

La Commission européenne a présenté le 3 juin son paquet de souveraineté technologique, avec le Cloud and AI Development Act, le Chips Act 2.0, une stratégie open source et une feuille de route sur la numérisation de l’énergie. Le texte n’est encore qu’une proposition de règlement, mais le signal politique est net : Bruxelles veut réduire la dépendance du continent dans le cloud, l’IA, les semi-conducteurs et les logiciels stratégiques. ASML illustre cette bascule. Le groupe néerlandais a atteint environ 572 MdsEUR de capitalisation, un record pour une société européenne, porté par la demande en puissance de calcul. Son directeur général a salué l’orientation de la Commission vers une politique tirée par la demande, tout en mettant en garde contre les lourdeurs administratives.

Le portefeuille a aussi évolué avec l’entrée d’UCB à la place de Novartis. Le belge offre une trajectoire portée par Bimzelx, dont les ventes ont bondi de 267% en 2025, ainsi que par Rystiggo, Zilbrysq, Fintepla et Evenity. Novartis conserve des données cliniques solides, mais son T1 2026 reste fragilisé par un chiffre d’affaires en baisse de 5% à taux de change constants, une marge core ramenée à 37,3% et la pression des génériques sur Entresto. Ailleurs, Renault a placé 750 MEUR d’obligations à échéance 2031, Nordex a signé 255 MW de commandes en Allemagne, tandis que Pan African a souffert d’une production annuelle attendue dans le bas de sa fourchette et d’un AISC en forte hausse.

Notre portefeuille USA a cédé -2,81% sur la semaine, contre -2,59% pour le S&P 500, avec McKesson en soutien à 4,47%, mais Newmont et ServiceNow en nette baisse, respectivement à -9,20% et -9,58%. Aux États-Unis, les marchés ont été pris entre deux lectures contradictoires : une économie encore solide et des valorisations qui tolèrent de moins en moins les déceptions.

Le rapport sur l’emploi a donné le ton. Les 172’000 créations de postes de mai, le chômage stable à 4,3% et la moyenne de 188000 créations mensuelles sur trois mois renforcent l’idée d’une économie qui résiste mieux que prévu. La progression a été visible dans les loisirs et l’hôtellerie, la santé, la construction et les administrations locales. Mais les zones de faiblesse demeurent : les activités financières ont détruit 22’000 emplois, le transport aérien a reculé, la population active a diminué depuis décembre et le chômage de longue durée a atteint son plus haut niveau depuis décembre 2021. La croissance annuelle des salaires a ralenti à 3,4%, mais le revenu disponible réel a baissé pour le troisième mois consécutif et le taux d’épargne se situe au plus bas depuis quatre ans.

La tension monétaire a pesé sur les marchés. Les traders ont porté à environ 70% la probabilité d’une hausse de taux de la Fed en décembre, contre 50% avant la publication. Dans ce cadre, le S&P 500 se paie environ 3,7 fois le chiffre d’affaires de ses entreprises, un record qui appelle à la prudence, même si les grandes valeurs technologiques d’aujourd’hui sont plus profitables qu’au temps de la bulle Internet.

Sur les entreprises, Dell a marqué la semaine avec un relèvement spectaculaire de recommandation par Morgan Stanley, porté par ses commandes IA, ses revenus serveurs IA et sa meilleure gestion des pénuries de mémoire et de processeurs. CME Group a lancé ses contrats à terme sur l’indice de volatilité du Bitcoin, tout en exprimant ses inquiétudes sur les futures perpétuels. Instacart a poursuivi le déploiement de ses Caper Carts, Chewy publiera le 10 juin, et GE Vernova a signé un accord éolien de 100 MW en Inde.

Notre portefeuille Asie-Pacifique a progressé de 0,14% sur la semaine, contre -1,50% pour le MSCI AC Pacific, porté par Quanta Computer à 15,19%, Tencent Holdings à 6,09% et Zheijiang Leapmotor à 5,04%. La région a offert une lecture plus constructive que les marchés occidentaux, avec un fil conducteur évident : l’IA continue d’aspirer capital, capacités industrielles et infrastructures énergétiques.

TSMC a été au centre de l’attention. Son directeur général C.C. Wei a rappelé que la demande de puces IA dépassait les capacités actuelles du groupe, obligeant le fondeur taïwanais à accélérer ses plans d’expansion. Les tensions ne concernent pas seulement la production de semi-conducteurs : elles touchent aussi la mémoire, le packaging, les tests, le refroidissement et les équipements de fabrication. TSMC veut éviter de devenir un point de blocage dans la chaîne mondiale, tout en privilégiant une exploitation durable plutôt que des hausses de prix brutales. Son plan d’expansion de 165 MdsUSD en Arizona se poursuit, même si les capacités américaines demanderont du temps avant de répondre pleinement à la demande.

En Chine, DeepSeek s’apprête à lever environ 50 MdsCNY, soit 7,4 MdsUSD, lors de sa première levée de fonds externe. L’opération pourrait valoriser la société entre 350 et 400 MdsCNY. Tencent envisagerait d’investir 10 MdsCNY et CATL 5 MdsCNY, ce qui souligne la volonté chinoise de structurer une filière IA plus autonome, depuis les modèles jusqu’aux besoins énergétiques des centres de données. Tencent cherche ainsi à rester dans la course face aux modèles domestiques les plus avancés, tandis que CATL explore les opportunités liées au stockage d’énergie pour infrastructures IA.

La semaine a aussi vu Hansoh Pharmaceutical déposer une demande d’homologation en Chine pour l’olatorepatide injectable dans l’obésité. En Australie, les banques ont été pénalisées par la perspective d’une réforme des incitations fiscales immobilières, susceptible de limiter la croissance des prêts hypothécaires à 3% sur l’exercice 2027, avec des vents contraires attendus sur les marges, les pertes de crédit et les exigences de fonds propres.

Banques centrales, IA et résultats sous surveillance

Cette semaine s’est ouverte sur un marché plus nerveux, après la prise de bénéfices violente sur les valeurs liées à l’IA vendredi. Les résultats de Broadcom, solides mais jugés insuffisants au regard des attentes, ont servi de déclencheur à un mouvement plus large de défiance envers les segments les plus valorisés de la technologie. La question centrale sera donc simple: la rotation observée vers la santé et certains secteurs cycliques peut-elle se prolonger, ou les investisseurs reviendront-ils rapidement vers les grands gagnants de l’IA après l’épisode de vendredi?

L’agenda macroéconomique sera dominé par les banques centrales. La Banque du Canada ouvrira la séquence mercredi, avec un statu quo attendu, avant une réunion plus décisive de la BCE jeudi, pour laquelle les économistes anticipent une hausse de taux. Après la publication d’un rapport sur l’emploi américain bien supérieur aux attentes, ces rendez-vous prendront une dimension particulière. Les marchés ne regardent plus seulement le calendrier des baisses de taux : ils doivent désormais intégrer le risque d’un maintien prolongé de politiques restrictives, voire d’un durcissement supplémentaire si l’inflation énergétique s’installe.

Côté entreprises, Oracle et Adobe seront les principales publications attendues. Les deux dossiers concentreront une interrogation devenue récurrente: l’IA accélère-t-elle réellement la croissance des acteurs technologiques établis, ou constitue-t-elle surtout une source de dépenses, de pression concurrentielle et d’attentes excessives? Chewy publiera également ses résultats du premier trimestre fiscal le 10 juin, avec des prévisions de croissance du chiffre d’affaires net proches de 7,9% selon RBC. Après une semaine où les taux ont repris l’initiative et où la technologie a vacillé, les prochains jours testeront la profondeur réelle de l’appétit pour le risque.

728x90_lancement_FR