Les Suisses vont renouveler leur parlement le 22 octobre et la campagne électorale bat son plein. Certes, il est peu probable que la composition de l’Assemblée fédérale soit bouleversée ce dimanche, mais il est essentiel pour l’avenir du secteur financier que le Parlement remette le dossier européen à l’ordre du jour.

Par Jean Keller, CEO 

 

Ne rien faire est la pire solution

Jean Keller

En raison de notre système politique basé sur le consensus et la stabilité, la Suisse ne va probablement pas connaître de grand bouleversement lors de ces élections et notre pays devrait conserver sa trajectoire actuelle. Pourtant, pour la place financière, cet immobilisme pourrait s’avérer dommageable, en particulier en raison de notre incapacité à définir une politique claire sur le dossier européen. L’abandon de l’accord-cadre est le produit d’une alliance contre-nature entre les syndicats et la droite nationaliste, qui a eu raison de la détermination du Conseil fédéral et qui empoisonne durablement nos relations avec l’Union européenne. Le résultat est que les négociations sont bloquées et que nous sommes très loin de la signature d’un nouvel accord-cadre qui donnerait aux services financiers l’accès au marché. D’aucuns diront que le dossier avance, que l’atmosphère se réchauffe et que nous allons réussir à renouer avec la voie bilatérale, au grand dam des pro-européens qui restent totalement minoritaires en Suisse. Mais il faut bien admettre que les progrès sont minces et que nous sommes encore très loin d’un accord sur la libre prestation des services financiers au sein de l’Union européenne, alors que toute notre réglementation a déjà été rendue «euro-compatible» au cours des dernières décennies.

L’accès aux marchés est une priorité

Pourtant, ce dossier est vital pour notre place financière, qui reste un secteur particulièrement dynamique de notre économie et qui continue à créer des places de travail, même si de plus en plus de nos compétences financières et de nos talents s’installent actuellement dans des pays de l’UE. La grande crise financière de 2008 et la fin du secret bancaire avaient donné lieu à de nombreux doutes sur la capacité de notre secteur financier à survivre à la concurrence étrangère. Les chroniques d’une mort annoncée du secteur bancaire foisonnaient dans la presse et l’humeur était noire. Pourtant, grâce aux efforts importants consentis par tous les acteurs, force est de constater que, jusqu’à présent, ces Cassandre ont eu tort. En effet, le secteur bancaire suisse a réussi une profonde transformation et s’est réinventé pour surmonter le changement de paradigme. La Suisse continue ainsi de s’imposer comme un centre de compétences unique au monde dans le domaine de la gestion de fortune. De plus, elle a considérablement investi dans de nouvelles activités comme l’Asset Management et la durabilité, donnant tort aux prédictions les plus noires de l’après-secret bancaire.

Il faut rapidement débloquer la situation

Cependant, tous ces efforts pourraient s’avérer vains si la Suisse ne parvient pas à débloquer le dossier de ses relations avec l’Union européenne. Seule au centre de l’Europe, elle sera réduite à faire cavalier seul et à tenter difficilement de soutenir la croissance d’un secteur qui dépend majoritairement de l’étranger et de l’exportation de ses services. C’est pourquoi, à l’instar d’une très grande partie des autres pans de notre économie, le secteur financier a besoin d’une politique claire. La poursuite du psychodrame actuel n’est tout simplement pas souhaitable et nous devons réussir à former un consensus fort sur nos relations avec notre grand et seul (!) voisin. Il est grand temps de définir un modèle de fonctionnement pérenne et global avec notre plus grand partenaire commercial, l’Union Européenne. Sans aller jusqu’à l’adhésion, qui est aujourd’hui totalement irréaliste au vu de l’état de l’opinion, d’autres options existent qui nous permettraient de sortir de l’impasse des accords bilatéraux qui n’ont jamais inclus les services financiers. A cet égard, notons que les membres actuels de l’Espace Economique Européen – que les Suisses avaient refusé de rejoindre le 6 décembre 1992 – ont, eux, obtenu le libre accès au marché de l’UE. Ironie de l’Histoire qui explique que le Liechtenstein, petit état conservateur et concurrent de la Suisse dans la gestion de fortune, soit devenu un centre administratif de gestion de fonds pour des sociétés de gestion suisses… La récente réintégration de la Grande-Bretagne dans le programme de recherche Horizon de l’UE est un autre exemple de l’absurdité de la position suisse actuelle. Il semble que nous soyons les seuls à faire ainsi du surplace et il est urgent de débloquer la situation.

Elire des candidats prêts à faire avancer le dossier européen

A cet égard, les élections fédérales nous donnent une opportunité en or de favoriser des candidats et des partis qui ont véritablement défini une stratégie réaliste pour nous sortir de l’ornière. Plus de 30 ans après l’échec de l’adhésion à l’EEE, la Suisse continue à s’agripper à l’approche bilatérale qui a clairement fait son temps. L’idée farfelue que les Européens accepteraient de se plier à nos spécificités intérieures pour encore plusieurs années est une illusion helvétique qui relève de la pensée magique. Plus notre Parlement sera composé de personnalités ayant un plan crédible pour faire avancer ce dossier et mettre une vraie pression sur le Conseil fédéral, plus notre place financière aura de chances de capitaliser sur les changements impressionnants qu’elle a réussi à effectuer ces 15 dernières années, pour le bien de toute l’industrie et de l’économie suisse.